LE SAGE VERNI
Je devais y être à midi. Francis m'avait recommandé de ne pas arriver en retard et je lui avais promis de faire un effort. Malgré six heures de sommeil, je me suis réveillée en douleur. J'avais trop bu la veille et ma langue aussi sèche qu'un morceau de papier collait à la paroi de mon palais.J'avais l'impression désagréable d'être un poisson hors de l'eau. J'ai titubé jusqu'à la douche, sous laquelle je me suis noyée pendant cinq minutes. Si le réveil n'était pas de tout repos, la nuit ne l'avait pas été non plus. Dégoût, mon chat, avait vomi partout. Par terre, dans l'évier, sur un des fauteuils,sur la table, sur le pantalon que je voulais enfiler pour aller bosser. J'avais tout nettoyé tant bien que mal et pourtant une odeur de poisson à la bière flottait dans l'air matinal.C'était clair: ce chat ne savait pas picoler. J'ai sauté dans un de mes jeans et j'ai foncé à l'adresse que Francis m'avait donnée.
Je suis entrée dans un hall immense où des gens couraient de tous côtés. Une femme à la voix stridante m'a aboyé de m'activer un peu. Je ne demandais pas mieux mais je ne savais pas où me rendre. Un petit gars m'a menée derrière un comptoir et m'a laissée en terrain connu. J'avais une gueule de bois douloureuse, j'ai cherché de quoi la calmer car soigner le mal par le mal cela veut bien dire quelque chose. Je n'ai trouvé que du champagne et je n'aime pas le champagne. Il allait falloir que je me force. J'ai fait sauter un bouchon qui a pris la direction du plafond dans un joyeux bruit sec. J'aurais voulu être un bouchon.
Les invités sont arrivés les uns après les autres. Je n'avais jeté qu'un regard distrait sur les sculptures qui faisaient l'objet de cette exposition. Je remplissais les verres et je m'occupais du vestiaire, j'étais capitaine de mon vaisseau et il n'y avait pas de naufage à l'horizon, tout allait bien. L'artiste, organisateur de cette réunion, que Francis avait qualifié d'excentrique, était un excentrique. Je l'observais depuis son arrivée. Il était là. Planté au milieu de la foule. Grand, maigre, pâle, peut-être même un peu poussiéreux. Des gens venaient lui serrer la main, ils faisaient des commentaires sur son travail: "C'est bien ce que tu fais...C'est pas vraiment mon truc...Mais c'est intérressant." Ils buvaient du champagne et dévoraient les petits-fours puis s'en allaient en riant sous cape. Il restait là. Planté au milieu de la foule. Rêveur. Un rien absent. Les gens lui souriaient en véritable faussaires."C'est cela l'art de nos jours, il y en a pour tous les goûts!" Le gros homme qui tenait ces propos lui a donné une tape dans le dos. Il n'a pas bronché. Il n'a pas dit un mot. Il restait planté là, le grand épouvantail entouré d'oiseaux moqueurs.
Il était cinq heures à l'immense pendule accrochée au mur, j'avais mal aux jambes à force de rester debout et j'avais la nausée à force de les écouter parler. Je me suis mise à la recherche de toilettes où je puisse m'accorder une pause. Naviguant entre les groupes que formaient les invités, je ne pouvais pas m'empêcher d'entendre des bribes de conversation et je devais faire attention à ne pas choir dans le vide des mots qui se trouvaient sur ma route. Je me suis demandée s'ils étaient tous cons ou s'ils faisaient semblant de l'être. Etre ou paraître, c'était la question. A mon retour derrière le comptoir, j'ai remarqué que quelque chose c'était passé durant mon absence. Il était toujours planté à la même place mais il mordillait nonchalamment le long tuyau d'une pipe qu'il tenait de sa main gauche, tandis que sa main droite s'appuyait sur ce qui me semblait bien être un fusil. C'était le sauve-qui-peut. Et c'était vrai, en y regardant de loin, il avait l'air terrifiant. Les derniers visiteurs ont franchi la grande porte d'entrée au pas de course, dans des cris de basse-cour. Je suis restée. Il s'est tourné vers moi et m'a demandé d'une voix aimable de lui servir une coupe de champagne. Ce que j'ai fait. Il s'est assis sur un des hauts tabourets en face de moi tandis qu'un ange, posé sur son épaule, nous regardait tour à tour d'un air espiègle. "Que ressentez-vous lorsque vous regardez mes objets?" Rien. Je ne ressentais rien. Mais il avait entendu suffisamment de commentaires, je n'avais pas envie d'en rajouter une couche. Je lui ai répondu que les sentiments et moi on ne faisait pas bon ménage et que d'ailleurs j'attendais que le jugement de divorce soit prononcé. Il a ri et c'était comme si la poussière qui recouvrait jusqu'alors son visage s'envolait. Il était tout à coup très grand, très maigre et très beau. Il m'a attrapé la main et me tirant derrière lui m'a offert un tour du monde en quatre-vingts secondes.Nous avons voyagé d'un objet à l'autre. "Là, c'est la Misère Humaine que j'ai modelée...L'Hypocrisie...La Jalousie...Est-ce que vous les voyez? L'Avarice, la Lâcheté,la Calomnie...Vous les voyez? La Guerre, les Religions, Le Fanatisme...La Vanité et la Bêtise...Venez, ne vous arrêtez pas Dansez avec moi dans le tourbillon de l'Humanité ! Là, vous voyez l'Amour...Voyez-vous l'Amour dans ce Bleu Etincelant? La Tendresse, l'Humilité, la Patience... Le Courage et les Vérités...Vous les voyez? " Nous avons voyagé d'un objet à l'autre, accompagnés par les violons de sa voix et mon coeur explosait. Le voyage a pris fin, il m'a remorqué jusqu'à notre point de départ et nous avons vidé nos verres. Je pleurais. Emue, complètement émue.
C'est à ce moment-là qu'ils sont entrés dans la salle. "Personne ne bouge ! Pas un geste ! Je répète, pas un geste ! Laissez la petite dame venir vers nous ! Venez, mademoiselle, ne pleurez pas, vous êtes hors de danger. Vous, le fou furieux, si vous faites un geste, j'ordonne d'ouvrir le feu !" Des soldats. Amputés du cerveau comme il se doit. "Vous êtes bien Monsieur Jw...Jge...Jwe...gos...dloski? Alors rendez-vous et ne faites pas d'histoires..." Les autres, planqués derrière lui, ont crié en choeur ."Rendez-vous ! Rendez-vous ! Vous avez menacé de votre fusil un groupe de visiteurs, nous avons des témoins !" "Ah non, il y a malentendu, je n'ai menacé personne. Mon fusil ne peut être chargé même si je le voulais. Ce n'est qu'une bonne imitation que m'a offert mon fils à l'occasion de l'anniversaire de la mort de sa mère qui, elle, s'est fait sauter la cervelle avec un fusil identique mais véritable. Je n'ai pas dit un mot et si mes se sont sentis menacés par la présence de mon faux fusil sous mon bras malingre, c'est bien qu'ils n'avaient pas la conscience tranquille." Le soldat responsable de l'opération transpirait à grosses gouttes. "Bordel ! Je n'y comprends rien à vos histoires ! Putain! Vous faites le malin, on vous embarque !" "Messieurs de la Caserne, le plaisir est pour moi. Mademoiselle, rentrez chez vous. Ce fut une joie de vous rencontrer, prenez un objet de votre choix, je vous l'offre."
Je lui ai demandé s'il n'était pas préférable que je l'accompagne, il a refusé. Je suis rentrée chez moi, l'Amour dans un Bleu Eclatant serré sous le bras.